L’intégration des TIC dans l’enseignement, c’est pour quand… ?

[billet mis à jour le 23 novembre 2012]

Serge Proulx, professeur titulaire à l’Ecole des médias, Université du Quebec à Montréal, considère qu’« une série d’attitudes personnelles et sociales sont en effet possibles devant l’innovation technique » :

  • L’indifférence au fait technologique (fondée sur la conviction qu’il serait possible de continuer à vivre selon le statu quo).
  • La résistance active (face à la pénétration des technologies dans nos vies quotidiennes).
  • Le refus (correspond à la posture de la critique dystopique qui est une attitude fondamentalement pessimiste).
  • L’euphorisme utopique (position très répandue par les temps qui courent. Elle consiste à s’identifier sans aucune distance critique aux discours utopiques des marchands de technologies et des promoteurs de l’idéologie numérique).

Il ne considère aucune de ces quatre attitudes comme satisfaisantes. Il lui apparaît en effet essentiel de chercher à développer une attitude qu’il qualifierai D’OUVERTURE critique. Essentiellement positive, [cela serai] l’utopie technicienne.

Concernant les obstacles à l’adoption du web 2.0, on pourrait également citer cette carte heuristique qui les classe en 8 catégories : Démotivation, manque de formation, insécurité, responsabilité, outils, temps, culture et résistance au changement.

Concernant plus spécifiquement, les enseignants,  Philippe Perrenoud de la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation, Université de Genève, écrit ceci : « Alors que la plupart des enseignants cherchent la stabilité, la routine, le cocon parce qu’ils ont peur du changement, la professionnalisation devrait donner assez de confiance, de polyvalence, de curiosité et de mobilité (géographique, sociale, intellectuelle, affective) pour s’adapter à des environnements variés et changeants.»

Il considère, par ailleurs, que « le métier d’enseignant se trouve à un carrefour. Devant les ambitions de plus en plus fortes des systèmes éducatifs et la complexité croissante des sociétés développées, de deux choses l’une :

  • ou les enseignants se trouvent progressivement dépossédés de leur métier au profit [de] la sphère des idées, autrement dit l’ensemble des gens qui pensent la pratique pédagogique sans l’exercer[…]; c’est la voie de la  » déprofessionnalisation  » ou de la prolétarisation ;
  • ou les enseignants deviennent de véritables professionnels, orientés vers la résolution de problèmes, autonomes dans la transposition didactique et le choix des stratégies pédagogiques (Tardif, 1992 *), capables de travailler en synergie dans le cadre des établissements et d’équipes pédagogiques, organisés pour gérer leur formation continue ; c’est la voie de la professionnalisation.

L’OCDE nomme ces deux modèles : le modèle à compétence minimale et le modèle à professionnalisme ouvert.

Yves R. Morin, enseignant canadien, considère, quant à lui,  que « de plus, nous avons eu exclusivement des enseignants pour qui l’essence même de la fonction était de transmettre des savoirs en utilisant des formats de cours centrés sur eux-mêmes : des « speaker », des maîtres.» et que « […] nous (les enseignants) confirmons que notre enseignement est largement influencé par les courants pédagogiques et les courants curriculaires auxquels nous avons été exposé durant notre éducation. Nous reproduisons dans notre enseignement (et instinctivement peut-être) ce que nous avons vécu comme étudiants, et ainsi en est-il pour la plupart des pédagogues. »

Jacques Béziat de l’Université de Limoges constate également que « de manière empirique, si on observe la réalité des pratiques TICE en classe, on est loin d’une appropriation massive des technologies éducatives par les jeunes enseignantes et enseignants. »

Plus récemment, le site Educavox, Roger Nifle, chercheur indépendant et fondateur de l’Humanisme Méthodologique, (en réponse d’ailleurs à l’article publié par Pierre Frackowiak, Inspecteur honoraire de l’Education nationale, sur le même site) avance les trois renversements de logiques qui sont en jeu :

  • Passage d’une logique de conformation associée à l’universalisme rationaliste (19ème siècle) à une logique d’autonomisation responsable des hommes et leurs communautés.
  • Passage d’une logique du réalisme fataliste du matérialisme à une logique du virtuel et du développement des virtualités humaines dans l’édification de l’homme et des mondes humains.
  • Passage d’une logique individualiste à une logique de participation communautaire.

Sur le site Ludovia, cette fois, Alain-Marie Bassy, Ancien Inspecteur général de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche considère que les raisons de l’échec de l’intégration des contenus pédagogiques numériques sont liées à un « lexique inapproprié pour penser le numérique éducatif», citant notamment toute la terminologie en « ing » et une une triade confuse (TIC) où l’on mélange information et communication mais aussi que les professionnels de l’enseignement « ne voi[en]t dans le numérique que des outils et l’illusion techniciste règne ».

Il ajoute que «ne voir que des outils nouveaux et non des logiques nouvelles ; l’acharnement du système éducatif à continuer sur des modèles anciens avec des outils nouveaux ôte toute possibilité au numérique de se développer. ». Dans cette article, il propose également des éléments d’explication au fait que modèle numérique éducatif tarde tant à s’imposer.

Pourtant concernant le lexique, on peut consulter le grand dictionnaire terminologique de l’Office Québécois de la langue française qui propose non seulement le terme d’usage en français mais aussi sa définition (il est à l’origine de « courriel », « téléversement »…). Je trouve personnellement moins performant le document PDF de la Délégation de la langue Française et aux langues de France.

Certes, certain concept comme « Espace Numérique de Travail » nécessite une définition précise pour l’équipe enseignante en ce qu’elle sous-entend une méthode de travail collaboratif. Personnellement, je ne trouve pas la triade « TIC » confuse mais complexe. Elle n’est que la traduction d’ ICT apparu à la fin de la décennie 90 après la généralisation de l’accès au web. Typiquement, elle peut se définir de la manière suivante :

  • Technologies : Ensemble des objets/médias (outils hardware et software) numériques connectés en réseau local et à internet, notamment les technologies mobiles.
  • Information : Données (informations/connaissances) recueillies par l’internaute par recherche, notification, veille et/ou curation.
  • Communication : Correspondance électronique,  publication web et  partage multicanal.

Elles induisent pour l’apprenant, l’initiation à la culture informationnelle dans le cadre du B2I ou du C2I, des notions en rapport ; éducation aux médias et notions « juridiques » ou de « bonne conduite » : droit d’auteur, droit à l’image, netiquette …

Mais comme j’ai pu le confirmer dans de nombreux billets précédents, les conditions d’apprentissage ne sont pas réellement mis en place dans les établissements à cause de cette « illusion techniciste », même 11 ans après. Un peu comme si la dimension des enjeux pédagogiques n’étaient pas appréciée correctement par les professionnels de l’enseignement.

« En clair, le B2I ne parvient pas développer une véritable culture informatique, pire il ne fait que dissimuler la vérité avec des validations au final faites à la va vite basées sur une découpe de compétences sans réelle signification tant la culture informatique et la culture de l’information sont plus complexes. » écrivait déjà en 2008, Olivier Le Deuff, maître de conférences à l’Université de Bordeaux 3.

Il existe pourtant sur le web de nombreuses sources pertinentes de réflexions, de contextualisation, d’apprentissage et de développement professionnel pour cette même équipe enseignante ainsi que des retours d’expériences et méthodes opérationnelles.

Source : Université de Montréal

Il existe également le modéle de la pédagogie ouverte (dont la gestion s’appuie sur la roue de Demming) :

Principe de la pédagogie ouverte.

Celle-ci permet de déployer une pédagogie différenciée, mixte, inversée et par projets en intégrant le(s) groupe(s) parce qu’avec les TICE, comme le souligne Yves R. Morin, « il ne faut pas confondre augmenter son répertoire de stratégies d’enseignement professionnel avec augmenter son répertoire de stratégies de « livraison » de notions théoriques : utiliser le web pour placer un texte théorique en consultation n’est en rien plus pédagogique que de le remettre en format papier. »

Même si l’intégration des TICE dans la pédagogie d’un enseignant (qui en est souvent resté au web 1.0, aux applications desktop et n’a pas l’habitude de travailler en réseau local (LAN)) ne peut lui être imposé, force est de constater que les ressources pédagogiques, documentaires et technologiques (souvent libres et/ou gratuites, d’ailleurs) et les méthodes pédagogiques qu’il peut adapter à la réalité de sa classe ainsi que les forums et autres colloques thématiques (physiques et virtuels) foisonnent.

Il semblerait que, paradoxalement, la problématique soit entretenue par certains enseignants qui, professionnellement, ne considèrent pas utile de s’adapter à la société (outils et méthodes de travail collaboratif, notamment) dans laquelle se développera les générations qu’ils instruisent. Mais, il est vrai, comme le rappelle Vincent Descœur, Président du Conseil général du Cantal et enseignant en biologie : « cela demande encore beaucoup de travail et ne se décrète pas …. ».

Les TICE dans l’enseignement constitue donc une innovation pédagogique, c’est à dire, un changement dans le processus de pensée visant à exécuter une action nouvelle dans une perspective applicative. Ce changement doit, par ailleurs, s’intégrer dans un enchaînement d’evaluation de l’expérimentation comme l’indique ce schéma :

innovationPEDAGO

source : Cairn.info

Les expériences d’intégration des TICE existent dans de nombreux établissements, bien évidemment, parce que cette innovation est admise par les équipes enseignantes et dirigeantes, car «il est certain qu’à l’heure actuelle, l’enseignant ne délivre plus le savoir de façon transmissive. Bien au contraire, il doit désormais organiser tous les apprentissages pour prendre en compte les particularités de chacun et ainsi conduire l’ensemble des élèves vers les objectifs fixés » comme le rappelle Anne, professeur des écoles. Mais cette innovation pédagogique n’est toujours pas globalisée et encore moins dès la primaire, ce qui a pour effet de créer une nouvelle fracture numérique.

Donc, pour résumer nous savons Qui, Où, Comment, (dans une certaine mesure) Combien, Pourquoi ? mais toujours pas Quand.

N’hésitez pas à commenter et à partager vos expériences et réflexions.

Sources (dans l’ordre de citation): 

Pratiques d’Internet et numérisation des sociétés, Serge Proulx (PDF)

Le métier d’enseignant entre prolétarisation et professionnalisation : deux modèles du changement, Philippe Perrenoud

(*) Pour un enseignement stratégique: l’apport de la psychologie cognitive.

Digital natives, objet technique et B2I, Olivier Le Deuff.

Opinion sur l’attitude des enseignants en pratique face aux TIC, Yves R. Morin.

Former aux TICE : entre compétences techniques et modèles pédagogiques, Jacques Béziat. (PDF)

Une école qui peine à quitter le 19ème siècle, Roger Nifle.

Une école qui peine à entrer dans le 21ème siècle, Pierre Frackowiak.

Analyse du cheminent qui a mené des enseignants du primaire à développer une utilisation exemplaire des TIC en classe, Université de Montréal (PDF)

La pédagogie ouverte

Numérique éducatif : « cela ne se décrète pas », interview par Claude Tran de Vincent Descœur.

Innovation pédagogique : Apprentissage de l’anglais avec les TICE, carte heuristique – Académie d’Orléans-Tours

Rendons les outils numériques aux élèves ! – Educavox