Le B2I, les TICE… 10 ans après [Le B2I® Ecole : 5ème partie]

metropolis

Metropolis, 1927, Fritz Lang. Source de l’image : http://iwdrm.tumblr.com

Animateur B2I (Brevet Informatique et Internet) en école primaire et Intervenant/formateur en établissement scolaire depuis plus de 10 ans, je constate que les TICE (Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) ne sont toujours pas complètement admises par certains enseignants et certains chefs d’établissements qui ne développent donc pas de stratégie numérique. De même que lorsque je lis des avis, analyses et retours d’expérience concernant les TICE, l’objet B2i mis laborieusement en place en 2001 est souvent mis de coté alors qu’il constitue le premier étage de la fusée.

Le problème est que le « maillon faible » est l’école alors qu’elle devrait précisément être la phase d’initiation et d’intégration des TICE pour l’élève. Dans des rapports 2011, le taux d’équipement des écoles apparaît dérisoire et les remontées d’informations, notamment le taux de réussite au Brevet Informatique et Internet est insuffisant pour être représentatif.

Il semblerait que pour l’enseignement primaire, le ministère a eu la naïveté de croire qu’il suffirait d’une circulaire pour que le B2I [1] soit programmé sérieusement. Il est dommage de constater que c’est dans l’enseignement secondaire et supérieure que les TICE s’intègre naturellement parce que leur usage professionnelle et pédagogie apparaît plus évident à la collectivité enseignante bien que cela ne soit pour autant du 100%.

J’ai d’ailleurs appris par une enseignante mutée dans un autre établissement primaire qu’elle deviendrait « responsable B2I » en voyant les élèves 1 fois toutes les 6 semaines, environ et en les faisant utiliser le logiciel d’auto-évaluation cap B2I [2]. Quand on connait le nouveau référentiel de compétences (2011) et qu’on s’est imprégné de ses items pour en établir un programme du CP au CM2, on tombe de l’armoire.

Je ne lui jette pas la pierre, elle se plie au mode de fonctionnement du nouvel établissement qui l’emploie. Mais cela trahit une méconnaissance certaine du chef d’établissement qui généralement laisse faire, n’y voyant qu’une espèce de matière surnuméraire, vaguement périscolaire et, somme toute considéré comme une « activité informatique » de décloisonnement, et de l’équipe enseignante puisqu’apparemment personne n’a crié « au fou ! ».

Voici mes réflexions en réponse à 4 questions que se posent certains professionnels de l’enseignement et qui se transforment souvent en arguments pour ne pas intégrer les TICE.

Existe t’il un complot du complexe techno-industriel dans l’enseignement ?

Avant tout, je tiens à préciser que la technologie scolaire n’existe pas, que l’acronyme TICE n’est pas des plus pertinents, qu’il n’y a juste que des objets/outils numériques,  applications desktop ou web qui peuvent être exploités par le monde de l’éducation. Même si on considére le TBI (Tableau Blanc Interactif), il peut être utilisé par les entreprises pour des conférences, réunions ou formations, par exemple.

Le Brevet Informatique et Internet n’est, c’est vrai, que la première strate, il peut apparaître alors comme un cheval de Troie aux yeux des directeurs qui sont aussi en responsabilité de la gestion comptable de l’établissement, qui peut amener logiquement à une seconde : l’intégration des TICE en classe et enfin la dernière : La mise en réseau de la communauté éducative par le biais d’un extranet ou ENT (Espace Numérique de Travail) [3].

D’ailleurs, l’effet pervers de la programmation du B2I est souvent que la direction estime avoir suffisamment investi dans l’équipement informatique (qui entraîne d’autres coûts : maintenance,  sécurisation, réparation, renouvellement) et rechignera à compléter l’équipement pour « faire plaisir » aux enseignants de son équipe. Le B2I pouvant être perçu comme une obligation institutionnelle puisque inscrit dans le socle commun et régit par une grille de compétences. Alors que l’intégration des TICE est un choix stratégique pour l’établissement et reste donc à la discrétion de son directeur nonobstant l’attente éventuelle de sa communauté éducative.

Comme les technologies du type TBI et tablettes sont apparu après la mise en place du B2I et que leur utilisation ne constitue pas une obligation pour l’établissement, on peut comprendre que certains enseignants demandeurs et les élèves risquent d’attendre longtemps pour en disposer en classe. Même si le fameux rapport Fourgous préconise l’équipement de 100 % des établissements scolaires en TBI, on peut raisonnablement se demander d’où viendra ce financement en temps de crise.

C’est un fait que la validation programmée des TUIC (Techniques Usuelles de l’Information et de la Communication), au delà des fabricants d’ordinateurs a fait la part belle à Microsoft et à Google qui n’ont pas oublié de créer des départements « Education » pour « conseiller » les établissements scolaires et , accessoirement, financer la nouvelle campagne de Barack Obama.  Non, les sociétés de Redmond et Mountain View ne sont pas désintéressés.

Je note que j’ai entendu cet argument dans les premières années d’implantation du B2I et qu’il s’est ravivé plus récemment avec l’apparition des TBI et autres technologies mobiles. « [Les] marchands de technologies scolaires […] savent bien à qui vendre leurs trucs. » Mais alors que dire des sociétés d’édition de manuels scolaires (maintenant numériques) qui relancent les rotatives au moindre changement de virgule du programme scolaire proposé par le ministère et dont le chiffre d’affaire 2011, si on en croit le Syndicat National de l’Edition, est toujours important, merci pour elles.

A moins de considérer que l’école est un sanctuaire qui vit en dehors de l’économie de marché, je n’ai jamais bien compris cet argument. Il etait admis qu’un établissement se fende de l’achat d’un outil complémentaire, lecteur de CD par exemple, utilisé à la marge dans l’enseignement mais maintenant qu’un outil (Vade retro TBI !) peut être pertinent pour enseigner un savoir donc avoir une utilité pédagogique quasi quotidienne, cela semble poser problème.

Les Tice offrent elles des super-pouvoirs ?

A mon sens, les technologies numériques sont des outils transitionnels au même titre qu’un manuel scolaire et ne sont ni bonnes ni mauvaises mais trouvent leur place et leur sens dans la pédagogique uniquement en fonction des objectifs poursuivis. En clair, elles ne sont pas à utiliser de manière systématique au même titre qu’une recherche documentaire effectuée par l’élève ne nécessite pas uniquement et en premier lieu, l’usage de Google.

Néanmoins, objectivement, elles permettent d’organiser une pédagogie mixte (présentiel/distanciel : école+maison), collaborative (travail en groupe) et différenciée (qui tient compte de la particularité de chaque apprenant). Les TICE permettent également la communication, l’échange, la mutualisation et le partage avec la communauté éducative de l’établissement et au delà.

Typiquement, la technologie numérique permet de privilégier la communication visuelle (présentations animées et interactives), l’archivage numérique (et donc la dématérialisation) et la réutilisation des données (et donc de gagner du temps).

Quid de l’évaluation des élèves ?

Même si de nombreux retours d’expérience montrent que les technologies numériques peuvent améliorer la réussite scolaire y compris pour la remédiation, je ne suis pas convaincu que cela puisse être, à coup sur, une solution globale. En effet, pour avoir constaté le problème, comment amener un élève vers la culture informationnelle alors qu’il rencontre des difficultés dans la compréhension de texte ?

Comment être sur d’une meilleure assimilation d’une notion par le biais d’une tablette ou d’un écran, alors qu’en tout honnêteté on ne l’est pas dans un cadre d’apprentissage traditionnel ? D’autant que l’enseignant est amené à valider la compétence de technique d’usage et celle concernant la notion générale. Dans le cas du B2I géré par un animateur pédagogique/coordinateur/personne-ressource/formateur, les compétences validées de l’élève doivent, en principe, être pérennes et transmissibles et se nourrir dans leur contenu des activités pédagogiques des différentes disciplines. Ce qui signifie du temps d’apprentissage suffisant en classe et en dehors mais également un travail collaboratif avec l’équipe enseignante, ce qui est malheureusement est souvent loin d’être le cas.

Même si l’enseignant revoit sa pédagogie à l’aune des technologies, il faut alors revoir aussi les grilles de compétences qui encadre l’éducation de l’élève. Et comment l’institution va évaluer la pertinence d’usage des technologies numériques par l’enseignant ? Au seul prétexte qu’elles sont utilisées en classe ?

Est ce que les digital natives sont plus forts que toi ?

Non, parce qu’ils ont une approche ludique et immédiate de la communication sans être capable d’en analyser précisément le processus et d’être en capacité de la replacer dans un contexte d’apprentissage, de création et de production qui sous-entend une méthodologie de travail. Qu’ils entretiennent une confusion technique tant sur le plan hardware que software et qu’ils n’ont, en définitive, pas de véritable culture numérique même si ils peuvent faire illusion quant aux techniques d’usage.

Cette absence de culture numérique chez certain enseignant peut être un frein pour qu’il s’implique dans la validation du B2I et l’exploitation des TICE en classe. Alors qu’il est déjà multitâche, il lui est demandé des compétences techniques qui ne fait par partie de l’essentiel de son métier et on peut comprendre que cette adaptation ne lui semble pas utile dans son développement professionnel, y compris pour la simple organisation de cours. Il est demandé à l »enseignant à s’investir dans ce qui échappe à son domaine de compétence et d’analyse.

Je pense que si certains enseignants ne dépasse pas le stade d’utilisation personnelle, c’est par manque de motivation qui s’explique par une incompréhension des enjeux liées à l’apprentissage et l’usage des TICE. Comme la meilleure programmation du B2I et donc des validations de compétence est associé naturellement à l’intégration des TICE en classe. Le problème apparaît insoluble.

Cela étant, cela renforce la fracture numérique qui n’est pas résorbée pas la simple mise à disposition des élèves d’outils numériques puisque les causes sont certes économiques mais aussi socio-culturel. Mais au delà des différences dans la maîtrise des techniques d’usage des élèves, il y a donc maintenant celles des enseignants et donc des établissements.

Enfin, je peux apparaître comme un évangéliste des Tice comme l’indique Mme Vaufrey [4] ou plus exactement évangéliste technologique toutefois il me semble jusqu’ici n’avoir (malheureusement) prêcher que des convaincus tout en gardant à l’esprit la fameuse citation de Sydney Harris (journaliste américain, 1917-1986) ; « Le vrai danger, ce n’est pas quand les ordinateurs penseront comme les hommes, c’est quand les hommes penseront comme les ordinateurs. »

Billet mis à jour le 18/10/2012. Au plaisir d’en échanger avec vous.


[1] B2I : Pièce de puzzle que certains directeurs d’écoles qui n’ont pas intégré les TICE dans leur établissement, n’arrivent à caser nulle part, qui bénéficie rarement d’un planning d’apprentissage suffisant tant la culture informationnelle est complexe, dont la programmation est souvent solutionnée par le financement « une-bonne-fois-pour-toutes » de postes informatiques (voire d’une salle informatique, soyons fou) et l’animation assurée, dans certains cas, par des parents d’élèves bénévoles (ce qui peut être considéré, c’est selon, comme du crowdsourcing ou de la concurrence déloyale).

[2] Cap B2I : Logiciel vaguement estampillé EN (proposé au téléchargement sur certains serveurs académiques) parce que développé par un enseignant, devenu inutile puisqu’il existe des équivalents en ligne pour les cycles 2 et 3. La production du document final/élève proposé par ce logiciel n’a finalement peu d’intérêt quant à l’aide à la validation des compétences. De mon point de vue, mieux vaut réfléchir à des exercices pertinents et progressifs qui englobent différentes compétences et qui place l’élève en situation réelle de production plutôt qu’en situation perpétuelle d’examen face à des quizzs agrémentés de jolies copies d’écran.

[3Même si « Un récent rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale sur le suivi du plan de développement des usages du numérique à l’école – plan DUNE initié par Luc Châtel – critique vivement l’utilité des espaces numériques de travail (ENT). » La problématique ne réside pas tant dans l’investissement des technologies qui peuvent se révéler peu coûteuses pour l’établissement scolaire, voire insignifiantes mais dans la stratégie de sa mise en place, son exploitation et la création d’un poste d’animateur,formateur/coordinateur/personne-ressource/faciliteur TICE (cochez la mention inutile) et donc dans l’organisation du travail. Une technologie ENT n’est pas efficiente au seul prétexte qu’elle est déployée mais par la volonté,  en équipe de travail, de management de la communauté éducative qu’elle induit.

[4] Ce billet m’a été inspiré par celui de Christine Vaufrey, rédactrice en chef du site Thot Cursus qui, après discussion sur Google + avec Emilie Bouvrand, ingénieure d’étude techno-pédagogique, l’a publié le 23/09/11; « Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ?« . Son billet était également influencé par celui de Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu et publié le 21/09/11, ; « Dans la salle de classe du futur, les résultats ne progressent pas » dont la rédaction se basait sur une étude américaine menée par le Département de l’Education de l’état d’Arizona et publié par Matt Richtel, le 03/09/11, sur le site du New York Times. J’ai, enfin, partagé le billet initialement lu, sur ma page de curation  scoop.it, le 21 août de cette année. Pourquoi tant de partage ?

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